Axes 3 : Religion, patrimoine, écologie
Chercheurs responsables : Véronique Antomarchi, Elise Capredon, Octave Debary, Erwan Dianteill, Véronique Levan.
Le troisième axe de recherche de notre unité vise à articuler nos travaux en anthropologie du religieux, de l’art et du patrimoine avec ceux consacrés à l’environnement. À partir d’enquêtes ethnographiques conduites dans des régions du monde et des contextes socioculturels variés, il s’attache à explorer différents aspects des relations entre religion, patrimoine et écologie. À suivre Danièle Hervieu-Léger, la religion ne se définit ni par des contenus cognitifs spécifiques, comme la croyance en Dieu, ni par des fonctions sociales, comme l’intégration sociale. La première approche, dite substantielle, est toujours trop étroite et potentiellement ethnocentrique, tandis que la seconde, fonctionnelle, est toujours trop large, puisque les fonctions identifiées peuvent être assurées par d’autres institutions que la religion. Une autre voie est possible, celle qui définit la religion comme une chaîne de mémoire. Ce qui constitue la religion comme fait social remarquable, c’est son ancrage dans une filiation légitime de croyants. C’est cette voie que nous proposons de suivre dans la religion et au-delà de la religion : tout phénomène mémoriel ne s’appuie-t-il pas sur un lignage spirituel ? La constitution d’un patrimoine, comme son étymologie l’indique, n’est-il pas tributaire d’une transmission historique spécifique (ce qui n’exclut nullement les « traditions inventées ») ? L’écologie, comme dispositif idéologique et pratique, pourrait-elle être abordée de cette manière ? Il faudrait alors étudier l’écologie comme « héritage naturel à préserver » et comme lignée de figures « écologique » (Lucrèce, François d’Assise, René Dumont…) qui définissent un panthéon de « grands ancêtres ».
Les recherches d’Élise Capredon porteront sur la façon dont les religions façonnent les rapports au monde naturel. Si certaines formations religieuses telles que l’animisme, le chamanisme ou le shintoïsme, par exemple, sont réputées naturellement « écologistes » tandis que les monothéismes, en particulier le christianisme, sont suspectés de favoriser la domination et l’exploitation de la « nature », il conviendra de questionner cette opposition dans un contexte contemporain où les premières font l’objet de réinventions tandis que les seconds s’approprient les thématiques environnementales. Les investigations porteront aussi bien sur les représentations (par exemple, les fondements mythiques du traitement des non-humains) que sur les pratiques (interactions avec des entités de l’environnement, régulation de l’exploitation des ressources fondée sur des principes religieux ou politiques écologistes des cultes, par exemple). Une deuxième approche consistera à appréhender la dimension religieuse des discours et des pratiques écologistes. La mobilisation de la figure de la « terre mère » dans les discours militants, les convergences entre courants New Age et mouvements de « retour à la terre », les composantes magiques de certaines pratiques agricoles comme la biodynamie ou les encore les résonances de la collapsologie avec le thème de l’apocalypse invitent à se pencher sur les racines religieuses de l’écologie et plus largement, sur la circulation de notions, de valeurs et d’usages entre les deux sphères sociales. Enfin, les relations entre religion et environnement seront examinées sous un angle plus politique à travers l’étude des recoupements ou des tensions entre engagements religieux, politiques et environnementaux. Si les préoccupations environnementales sont souvent associées aux mouvements de gauche et à des spiritualités composites ou à des formes d’athéisme, elles s’expriment aussi au sein de partis de droite, voire d’extrême droite, lesquels réinvestissent parfois des formes de paganisme ; ou au sein de courants religieux réputés conservateurs comme le catholicisme. Nous chercherons à comprendre la façon dont les trois types d’engagement s’articulent et s’influencent dans différents cadres nationaux.
Erwan Dianteill poursuivra l’une de ses grandes recherches, consacrée à une théorie générale de la religion qu’il a développée en particulier à partir de ses terrains successifs à Cuba, aux Etats-Unis et au Bénin. Il prolongera cette étude en se consacrant à un cas particulier, celui de l’oracle d’Ifa et à ses échelles d’expression aux niveaux local et global. Ifa est originaire du golfe du Bénin. Aujourd’hui, cette pratique s’est répandue dans les Amériques, en Europe et même au Japon. Or, cette forme divinatoire est issue de la géomancie médiévale. Quel est son lien historique avec elle ? Erwan Dianteill éditera et traduira deux des premiers manuels : ceux de Hugues de Santalla et de Gérard de Crémone, largement diffusés à partir du XIIème siècle. Il cherchera à en comparer les aspects formels et les contenus avec les textes et la pratique d’Ifa.
Octave Debary poursuivra ses recherches sur l’anthropologie de l’histoire et de la mémoire, en particulier à travers l’analyse des logiques patrimoniales à l’œuvre dans les processus d’« artification » et d’« artialisation ». Il s’intéressera à la manière dont des pratiques artistiques, muséales ou des mémoriaux placent au cœur de leur dynamique l’enjeu participatif. Pour faire œuvre (art), mémoire (mémorial) ou patrimoine (musée), la présence et l’engagement du visiteur deviennent les conditions de réalisation d’une partie de l’expérience patrimoniale et artistique contemporaine. Il analysera ces dynamiques en privilégiant un axe : l’art contemporain et l’art conceptuel dans l’espace public. Il s’intéressera à des œuvres qui impliquent l’articulation entre un temps de conception (pensé par l’artiste) et un temps de réception (conduit par les visiteurs). Il portera une attention particulière à des enquêtes de terrain menées sur les lieux où les œuvres ont été réalisées en s’intéressant « au pacte de réception » qu’elles engagent.
Véronique Antomarchi travaillera elle sur l’articulation entre mémoire et photographie. Les récits de vie recueillis lors des entretiens contribuent des sources documentaires au niveau de l’oralité, de l’archive de soi et de la compréhension des lieux habités sur le plan historique et symbolique. Elle explorera cet axe par l’étude de corpus photographiques en s’attachant à la notion d’imagibilité de plus en plus récurrente dans les études visuelles développées par divers champs disciplinaires des sciences humaines. La notion d’imagibilité désigne ce qui fait force d’image (mentale et/ou matérielle) dans un territoire, témoigné et sublimé par l’image de cette part du territoire, ainsi que le pouvoir exercé par l’image dans son rapport aux autres images existantes, dans sa représentativité ou bien son atypicité. Véronique Antomarchi travaillera essentiellement autour de corpus photographiques produits par des habitants de l’Arctique canadien (Nunavik-Grand Nord canadien) : albums de famille, photographies réalisées par des adolescents dans un souci de transmission de la mémoire individuelle, familiale et collective.
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