Axes 2 : Corps et santé
Chercheurs responsables : Serena Bindi, Éric Dufour, Marie-Luce Gélard, Malika Gouirir.
Le second axe poursuivra une perspective de recherche autour du corps, initiée dès le quinquennat 2014-2018. Il s’agit pour nous d’étendre la compréhension des enjeux qui entourent le corps, en croisant diverses approches complémentaires. La question du corps en tant qu’objet de pouvoir dans le cadre de pratiques aussi bien médicales, politiques, religieuses ou d’alliances est centrale. À travers les actions exercées sur les corps et les esprits, comment ces pratiques façonnent-elles les sujets ? Comment les univers sociaux sont des univers sensoriels définissant usages et langages des sens comme substitut aux verbalisations ? Une autre dimension abordée est celle des représentations de la maladie et du deuil véhiculées par les groupes sociaux et/ou les institutions biomédicales, religieuses.
Serena Bindi poursuivra des recherches autour du deuil et de la perte, initiées lors du quinquennat précédent au sein du programme ANR Phantasies qu’elle a dirigé. Ses travaux s’inscrivent dans le cadre de l’anthropologie de la santé mentale, en dialogue avec les études sur les émotions et sur les sens. Bien que la mort et les rites mortuaires aient fait l’objet d’études approfondies (Hertz, Ariès, Bloch et Parry), l’expérience vécue du deuil a été largement négligée par l’anthropologie. Les recherches de Serena Bindi visent à combler cette lacune en abordant certaines questions fondamentales concernant la relation entre l’expérience de la perte d’une personne et les formations culturelles et les institutions sociales qui influencent ce vécu objectif. L’anthropologie nous apprend qu’il n’existe pas une seule et unique réponse à ces questions. Même si les langages et pratiques psychiatriques et psychologiques tendent à médicaliser le deuil et à normaliser son déroulement, il existe dans nos mondes contemporains une multiplicité de manières de gérer la perte d’un proche et les réactions somatiques et émotionnelles qui s’ensuivent. Ces façons de faire varient non seulement d’une société à l’autre mais aussi au sein d’un même environnement socioculturel. Jusqu’alors, les enquêtes de Serena Bindi ont porté essentiellement sur l’Inde du nord et le Népal. Elle s’est concentrée sur les effets de la rencontre et de la cohabitation des pratiques psychiatriques et psychologiques avec les traditions et les langages religieux ou spirituels de la gestion de la perte. Dans les années à venir, Serena Bindi étudiera d’autres régions et d’autres terrains ethnographiques, en Asie comme en Europe. Elle cherchera à jeter les bases d’une vaste enquête comparative portant sur les manières dont le deuil est vécu dans nos mondes contemporains, proches et lointains.
Marie-Luce Gélard développera une anthropologie du corps, des sens et de l’intime. Il s’agira notamment de questionner les modalités corporelles de la vie en société dans une pluralité d’espaces culturels (Sahara, monde berbère, populations autochtones…) Comment l’anthropologie a-t-elle conceptualisée les usages sociaux du corps depuis l’émergence de la notion de personne jusqu’au recours aux technologies numériques ? Ces dernières ont ouvert de nouvelles sensorialités. Le rapport aux corps et aux objets connectés est devenu une clé de compréhension majeure des sociétés mais aussi des transformations sociales. Elle se propose de questionner les représentations/perceptions du corps et des univers sensoriels sous-jacents en procédant à des ethnographies détaillées afin de développer une anthropologie comparative. De ce point de vue, Marie-Luce Gélard interrogera les variations et appréciations sensorielles d’une culture à une autre. Cette recherche implique de conduire des ethnographies dites de l’intime sur la longue durée. L’ethnographie des sensations suppose une connaissance des univers culturels que l’anthropologue doit décrire. De ce point de vue, le recours à l’anthropologie des sens, du sensible et des sensibilités devient un atout heuristique majeur. Ces manifestations sensorielles se déploient dans la rencontre ordinaire avec les choses du quotidien. La relation avec les objets, leur texture, leurs odeurs, leurs sons, etc., participe à l’idée d’un « bien-être » associé à la notion d’« habitation du monde », notion au centre de l’anthropologie de Marie-Luce Gélard, qui tente de développer une analyse de l’intersection entre le matériel et le sensoriel.
Le rapport au corps est également au centre des travaux menés par Malika Gouirir. Ses recherches entreprises sur les alliances et le marché matrimonial en situation migratoire (Maghreb), se focalisent sur les cérémonies des mariages au cours des trente dernières années. Le mariage fait partie de ces circonstances exceptionnelles qui permettent « d’exhiber les corps », notamment celui de la jeune épouse qui porte des tenues successives au cours de la journée. Au cours de la cérémonie, la mariée est présentée aux invités, elle est alors installée sur un palanquin d’où elle reste à la fois visible et inaccessible. Portée par les membres masculins de sa parenté, elle rejoint ensuite son mari pour regarder la fête organisée en son honneur. Ces scènes sont saisies par les téléphones portables et retransmises en direct sur les réseaux sociaux, nécessitant une tenue disciplinée et un contrôle du corps de la femme mariée. Les deuils sont aussi l’occasion d’un traitement particulier du corps de l’émigré/e musulman : la toilette funéraire se fait sous plusieurs contraintes : contrainte hygiénique (notamment pendant la pandémie), administrative et religieuse (qui peut toucher, manipuler le corps de façon légitime ?) Les actions nécessaires et les rituels à respecter se déroulent sous l’œil vigilant des membres de la famille et celui des professionnels des chambres funéraires. Le rapatriement des corps au pays de naissance (ou de ses ascendants) se fait dans des cercueils avec un hublot, donnant lieu à une présentation ultime du défunt à la parentèle du pays. L’enfouissement du cercueil dans la terre natale (ou celles des ancêtres) est l’une des étapes du déplacement quasi obligé des descendants du défunt, pour lui rendre hommage et honorer sa mémoire.
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